Extrait et adaptation d’une traduction d’ Isabelle, l’une de mes élèves de l’Institut Protestant de Théologie de Paris d’un passage sur les couples mixtes – interreligieux et interculturels dans l’Ancien Testament. Ce texte se trouve dans Flame of Yahweh: Sexuality in the Old Testament de Richard M. Davidson (Andrews University) pp. 316-317.
Mises en garde des patriarches
Une profonde préoccupation au sujet de l’intégrité spirituelle et également physique dans le mariage semble sous-entendre la détermination qu’avaient les patriarches à ne pas laisser leurs enfants prendre femme chez les voisins païens mais à leur faire épouser des adorateurs du Dieu vrai et vivant. Abraham a solennellement averti son serviteur, en lui demandant vraiment de prêter serment ‘la main sous la cuisse,’ qu’il n’entraînerait pas son fils Isaac dans un mariage mixte : « et je te ferai jurer par l’Eternel, le Dieu du ciel et le Dieu de la terre, de ne pas prendre pour mon fils une femme parmi les filles des Cananéens au milieu desquels j’habite, mais d’aller dans mon pays et dans ma patrie prendre une femme pour mon fils Isaac. » (Gen. 24.3-4) Le narrateur du livre de la Genèse se donne du mal pour mettre cette question en exergue en consacrant plusieurs chapitres à décrire le dessein du patriarche dans la recherche d’une épouse craignant Dieu pour son fils. L’envoi d’Eliézer par Abraham pour chercher une femme pour Isaac occupe pleinement 67 versets de Genèse 24.
De la même manière, Isaac recommanda à Jacob de ne pas épouser une femme qui n’adore pas Yahweh : “Isaac appela Jacob, le bénit, et lui donna cet ordre: Tu ne prendras pas une femme parmi les filles de Canaan. Lève-toi, va à Paddan-Aram, à la maison de Bethuel, père de ta mère, et prends-y une femme d’entre les filles de Laban, frère de ta mère.” (Gen 28:1–2) La mise en garde d’Isaac envers Jacob afin qu’il n’épouse pas une femme cananéenne ,est suivie d’une bénédiction en forme de poème (Gen 28:3-5), et l’obéissance de Jacob à l’égard de la recommandation de son père occupe tout un chapitre (Gen 29). Le contraste est frappant avec la description des mariages d’Esaü avec des femmes Cananéennes et le chagrin que cela a causé à son père et à sa mère (26:34 ; 28:6-9). Isaac exprima son mécontentement lors des mariages mixtes d’Esaü : « Esaü comprit ainsi que les filles de Canaan déplaisaient à Isaac, son père.” (Gen 28:8) Le récit du viol de Dina en Génèse 34 (voir ch. 12 ci-dessous) ne fait pas que révéler la révulsion éprouvée par Dieu et par la société devant le viol; dans le refus opposé par la famille de Dina au mariage de leur fille avec Sichem, l’auteur du viol, il y a aussi un rejet véhément de la notion d’intermariage entre des femmes Israélites et des hommes non-Israélites.
D’autres mariages avec des étrangers signalés dans le Pentateuque peuvent avoir occasionné des arrangements avec l’adoration de Yahweh, bien que l’on manque de précisions dans le récit pour en être certain : la femme de Juda, Schua, était cananéenne (38:2 ; 1Chr 2:3) ; Tamar, femme de Er (et belle-fille de Juda) était aussi vraisemblablement Cananéenne (38 :6). Les listes généalogiques de cette époque contiennent d’autres exemples de femmes / concubines étrangères (1Chr 2:34-35, 7:14)
En même temps il y a des exemples de mariages exogames – mariages avec des personnes qui ne font pas partie de la généalogie de la lignée d’Abraham – qui paraissent avoir reçu l’assentiment de Dieu. En font partie Ketura, la seconde femme d’Abraham (Gen 25:1,4 ; 1Chr 1:32-33), qu’il a épousé après la mort de Sara ; la femme égyptienne de Joseph, Asnath (Gen 41:45,50 ; 46:20) ; et Séphora, la femme madianite / éthiopienne de Moïse (Exode 2:21, 4:25 : 18:2 ; Nombres 12 :1). Pourtant, tous ces exemples concernent des hommes qui ont vécu dans un pays étranger durant une période de temps inhabituellement longue, et des femmes qui étaient probablement des croyantes craignant le vrai Dieu. La problématique n’était pas celle de la pureté ethnique mais celle de la fidélité à Yahweh. Des personnes d’origines ethniques différentes ayant accepté la religion de Yahweh devenaient membres à part entière de la communauté de l’Alliance et d’Israël.
Un mariage interculturel est avant tout une rencontre entre cultures – et à partir de là, tout se décline… ou se complique. Parfois il s’agit d’une rencontre entre deux cultures tribales, communautaires, régionales, nationales, parfois entre deux religions, enfin entre nationalités – un critère bien pratique qui est celui retenu par les statistiques officielles en France. Ces couples « différents » que l’on appelle aussi franco-étrangers ou binationaux font face à de nombreux défis. Outre les difficultés communes à tout mariage, une fois passés la découverte de l’autre et l’exotisme de sa culture, le premier des défis sera de construire son identité conjugale: Qui suis-je vraiment maintenant que je suis marié à un étranger? Suis-je différent, un mélange de ma culture et de sa culture ? Comment nous perçoit-on ? Comment serons-nous acceptés ?
Cette question d’identité au sein du couple interculturel se posera d’abord devant les autorités civiles. Parfois, les époux ignorent que les lois de leur pays d’origine exigeront des procédures complexes pour reconnaître leur mariage. Certains devront même renoncer à leur nationalité. Un véritable parcours du combattant ou plutôt, un véritable parcours des combattants du mariage mixte et/ou interculturel comme le montre le reportage de France 3 diffusé le mois dernier.
http://www.dailymotion.com/embed/video/xqobro_reportage-mariage-mixte-2012-france-3_news
Reportage mariage mixte 2012 France 3 par lesamoureuxauban
J’étais invité au Forum du DEFAP à Rouen le weekend dernier par PROJET MOSAIC où j’ai eu l’occasion d’animer deux ateliers sur les couples interculturels: quels défis et spécificités pour l’Eglise aujourd’hui. A cette occasion, j’ai suggéré aux pasteurs et responsables laïcs présents trois défis qui me semblent importants dans le cadre de l’Eglise: l’accueil, la préparation au mariage et le suivi pastoral. Voici un extrait de ma présentation:
L’ACCUEIL : Accueillir ces couples « différents » dans nos églises. La question de l’accueil se décline de deux manières, celle de l’accueil de l’étranger et celle de l’accueil du couple interculturel.
Concernant l’accueil de l’étranger dans l’Eglise, sommes-nous prêts à accueillir un ou une « autre » différent de nous ? Quelqu’un qui a un accent que nous ne comprenons pas toujours (ou “est-ce son niveau de français ?”), une couleur de peau différente, une façon de saluer, de se comporter différemment ? Quelqu’un qui a un vécu différent, une ou des traditions différentes ? Avons-nous grandi dans la crainte ou le rejet d’une certaine culture et laquelle, d’un pays, et lequel, d’une « race » et laquelle ? Attention à ne pas répondre trop rapidement car il y a nécessité pour chacun d’entre nous à bien s’examiner pour confronter les préjugés que nous pouvons avoir développés dans nos milieux familiaux et gardés jusqu’à aujourd’hui. C’est parfois celui ou celle contre lequel nous avons développé un préjugé qui franchira les portes de notre église. Comment allons-nous alors l’accueillir?
L’accueil du couple franco-étranger ou interculturel dans l’Eglise n’est pas plus simple même si l’un d’entre eux nous ressemble plus. Si nous trouvons souvent ces enfants métissés « mignons », qu’en est-il de leurs parents, des couples ? Quelle est notre attitude face à un couple dont l’homme est blanc et la femme de couleur ? Mais quelle est surtout notre attitude lorsque l’homme est africain ou asiatique, marié à une personne blanche, française qui pourrait être notre sœur, notre fille, notre nièce, une personne de notre famille ? Lorsque nous devrons aller vers eux, irons d’abord vers le conjoint qui nous ressemble le plus ou vers l’étranger ? En nous entretenant avec eux, qui regarderons-nous le plus ? Qui allons-nous écouter le plus ? La parole de l’un aura-t-elle plus d’importance que la parole de l’autre, consciemment ou inconsciemment – et pourquoi ? Telles sont des pistes de réflexion sur l’accueil de l’étranger et des couples interculturels dans nos églises.
LA PREPARATION AU MARIAGE. Lorsqu’un couple interculturel se présentera à nous pour demander la célébration de mariage et, avant, une préparation au mariage, comment allons-nous les aider ? Qu’allons-nous leur proposer ? Allons nous utiliser le matériel pastoral que nous avons toujours utilisé malgré les différences culturelles au sein de ces couples? En d’autres termes allons-nous préparer au mariage un couple interculturel comme nous préparons au mariage un couple dont les conjoints ont la même nationalité, la même culture ? Plus précisément, préparons-nous au mariage un couple franco-africain, franco-maghrébin, franco-asiatique comme nous préparons au mariage un couple de bretons ou d’alsaciens ?
L’ACCOMPAGNEMENT ET LE SUIVI PASTORAL. Comment nous, pasteur ou laïc, étranger aux différences culturelles de l’un ou de l’autre des conjoints allons-nous pouvoir intervenir lorsque les difficultés se présenteront et qu’ils nous solliciteront ? Comment comprendrons-nous les différences culturelles que vivent ces couples au quotidien et qui parfois sont comme des mines qui explosent alors qu’ils ne s’y attendaient pas? Comment comprendrons-nous leurs incompréhensions mutuelles, nous qui sommes parfois totalement étranger à leurs présuppositions, leurs traditions et coutumes ? Les problématiques que j’avais évoquées pour l’accueil se repose dans ce contexte : Qui allons-nous écouter le plus ? Celui ou celle qui parle le plus (ou le mieux) ? La parole de l’un aura-t-elle plus d’importance que la parole de l’autre parce que sa parole ressemble à la mienne ?
L’accueil, la préparation au mariage, l’accompagnement et le suivi pastoral sont trois défis que les couples interculturels lanceront à nos églises et nos équipes pastorales. Ne pas y répondre ou mal y répondre provoquera une frustration, une incompréhension et un rejet. Je rencontre des couples qui ont été consciemment ou inconsciemment blessés dans des églises et par des églises et qui se sont retirés et, dans le pire des cas, éloignés de la foi. Question : si l’Eglise ne sait ou ne peut les accueillir, où iront-ils ? Pour reprendre la thématique de notre forum, si le monde est chez nous, la mission commence dans la paroisse, là où nous vivons.
Dominique Giabiconi avait écrit il y a quelques années un excellent article sur les mariages mixtes franco-polonais qui avait été publié dans la Revue Européenne des Migrations Internationales. A la fin de son étude il a mis en évidence deux réalités sociales presque à l’antipode l’une de l’autre mais qui semblaient pourtant motiver dans la majorité des cas des mariages mixtes entre polonaises et français.
D’un côté, les étudiantes et les jeunes filles au pair (primo-migrantes) semblaient majoritairement s’engager dans une union mixte. Les premières ont quitté leur pays pour faire des études, et les deuxièmes, si elles étaient entrées en France avec un statut de jeunes filles au pair, avaient, généralement, l’intention de changer de statut après quelques temps et de poursuivre des études. Il y avait donc là une logique de promotion sociale déjà existante avant leur mariage mixte qui devenait, alors un moyen possible de concrétiser ce statut social recherché.
Giabiconi écrivait :
L’autre catégorie de femmes polonaises s’engageant dans un mariage mixte est celle qui sont en recherche de stabilité sociale. En effet, dans certains pays existe une véritable « féminisation de la pauvreté. » Le chômage touche particulièrement durement les femmes, un veuvage ou un divorce les rend singulièrement vulnérables. Echapper à leur réalité sociale est alors une motivation forte, et le mariage mixte, dans ce cas devient un moyen de concrétisation.
Il ne s’agit pas de porter un jugement sur les motivations des femmes ou des hommes s’engageant dans les mariages mixtes ou interculturels. Ces mariages existent – ils sont déjà bien présents dans notre société. De plus, il existe d’autres motivations ou prédispositions possibles que nous étudierons par la suite. Il est toutefois important de ne pas négliger l’existence de réalités sociales bien présentes dans ces mariages interculturels. Si, souvent, ces couples partagent une certaine endogamie sur un plan social malgré leur exogamie sur le plan culturel, il arrive que parfois le fossé économique soit grand. Cela peut poser, potentiellement deux problèmes. Premièrement, le mariage interculturel peut devenir un mariage non pas entre deux époux mais un mariage entre un époux et un autre époux “accompagné” de toute sa famille (qu’il ou qu’elle a l’obligation morale ou culturelle de soutenir économiquement) La découverte de cette réalité sociale est parfois déroutante. Deuxièmement, dans la cas où le mariage mixte se termine par un divorce, plus grande peut être alors la vulnérabilité du conjoint étranger qui cherchait un meilleur avenir pour lui et les personnes qu’il ou qu’elle soutenait. Par exemple, ils ne pourront plus envoyer des médicaments au pays, un petit frère ou une petite sœur qui ne pourra faire ses études, etc… Si la personne a pu obtenir des papiers, ce sera alors « la course aux petits boulots » avec la pression ou l’obligation morale d’y arriver à tout prix.
Les mariages interculturels, franco-étrangers, s’inviteraient-ils dans le débat présidentiel ?
Les événements de Toulouse ont mis en pause la campagne présidentielle pour un temps. A peine se souvient-on d’une proposition de campagne du candidat Nicolas Sarkozy qui touchait potentiellement les mariages franco-étrangers, donc interculturels. Dans le cadre d’une intervention dans l’émission « Des paroles et des actes », le 6 mars dernier sur France 2, il avait exprimé sa volonté de limiter le rapprochement familial des étrangers conjoints de français en proposant d’aligner les conditions d’obtention du visa de long séjour sur celles du regroupement familial : le montant des ressources et la surface du logement seraient désormais pris en compte.
L’association Les amoureux au ban public a immédiatement réagit sur son blog :
Un combat s’est alors organisé visant à rendre public le positionnement des candidats à l’élection présidentielle et de leurs partis politiques respectifs sur la thématique des couples binationaux. Cette demande de transparence a pour but de disposer d’une base à partir de laquelle les associations pourront les interpeller après les élections. Sur 5 candidats, trois ont répondu.
Le candidat François Hollande qui avait également été sollicité début mars par l’association Les Amoureux au ban public, avait promis de répondre mais ne l’a, apparemment, jamais fait. Sa réponse, n’a, en tout cas, pas encore été rendue publique.
Et puis? Plus rien. Personne n’a parlé de l’intégration des couples binationaux – interculturels (pourtant au moins 15% des mariages en France) depuis. Les couples binationaux, mixtes, interculturels, s’étaient-ils alors invités dans la campagne présidentielle ou ont-ils été instrumentalisés ? La suite de la campagne nous le dira…